Jour: 24 septembre 2015

Ötillö de l’intérieur

Publié le Mis à jour le


Nous ne savions pas … 3 jours avant l’embrunman de Soso …

Un mail reçu un après-midi de garde … Allo Cyrille, je viens de recevoir un mail d’Ötillö … c’est en anglais et je suis pas sûre d’avoir tout compris mais je crois qu’on nous propose un slot !!!

 Mats, un des organisateurs nous offre effectivement la possibilité et la chance de participer au mérite aux championnats du monde de Swin and run en Suède * : 26 îles à l’est de Stockholm à relier en moins de 14 heures ( du lever au coucher du soleil ).

Swin and run en Suède
Swin and run en Suède

Nos coeurs et nos esprits sont en ébullition, excitation et doute mèlés pour ma part! Difficile de me projeter à 3 jours déjà … mon futur se borne à l’Embrunman, et le reste a du mal à exister ...

 Malgré l’échéance, nous regardons et étudions avec entrain notre planning, nos papiers personnels à jour ( carte d’identité , passeports , licences …), le budget ( tout a un coût ) , la difficulté de l’épreuve ( 65 kms de trail et 10 kms de nage en mer Baltique) et toute la logistique quant aux tenues de  » combat  » et la marche des opérations!

Et puis il y a CE SMS … Fabien Duflos de l’équipe canal + sport ( intérieur sport reportage ) nous contacte et nous demande l’autorisation de nous filmer avant , pendant et après la course ! Nous sommes 7 équipes françaises et comme sur le Norseman ou la Barclays classic , un reportage va naître …

Ötillö me suivra irremediablement sur Embrun, comme une douce mélodie qui me dit d’aller au bout, de me faire plaisir et de prendre soin de moi pour continuer l’aventure! Et cette phrase que je lancerai en passant devant le camping pour la dernière fois : «et de deux! heureusement qu’il n’y a pas un troisième tour … » … et un frisson me parcourt alors le dos : dans 3 semaines il y aura bien un troisième tour!!!! et il faudra le boucler coûte que coûte!!!

 3 jours après le bel Ironman d’Embrun de Soso * , nous nous engageons sur l’Ötillö malgré sa mauvaise douleur au genou droit. Repos de rigueur pour la triathlète et une course contre la montre pour remettre à jour nos passeports et trouver les vols pour Stockholm ! Cette nouvelle préparation se passe bien et malgré notre fatigue nous partons surfer comme prévu à Guethary.

Entre surf et kiné, entraînement swimrun grandeur nature au Pays Basque et derniers essais logistiques, tout va aller très vite!!

 Après contact avec Pierre Dorez , La marque de triathlon ZEROD nous offre les combinaisons de nage , les plaquettes , les pull boy , les tee-shirts et chaussettes afin de mettre toutes les chances de notre côté et de nous aider financièrement . MERCI !

4h00 samedi 5 septembre 2015, nous quittons Pérols pour l’aéroport de Toulouse-Blagnac Cela fait 10 minutes que je roule et une angoisse me prend … » J’ai oublié mon short de tri fonctions à la maison! ».

Excitation, travail, fatigue ont eu raison de ma chek-list et de ma vigilance!

Je suis en colère car on avait prévu d’utiliser les poches de mon short sous la combinaison afin de transporter les objets obligatoires pendant la course : boussole, cartes étanches, sifflets et balise gps. Sonia les portera en fin de compte et pour moi un caleçon Freegun fera l’affaire !

Une première escale à Munich et nous voilà sur le sol suédois.

Premier jeu de piste pour dénicher un magasin de triathlon à Stockholm … Mille mercis à Géraldine la maman d’un ancien élève qui nous aura guidés à distance toute la journée!

Même si finalement ils n’auront rien en stock, ce fut une belle aventure au travers des trains, métro et rues suédoises, l’occasion de découvrir la gentillesse des autochtones et travailler notre anglais!!!

 C’est un immense plaisir de converser avec les suédois et de découvrir une ville propre , belle et nouvelle.

Devant le Grand Hôtel, lieu de départ du ferry, un premier contact avec les journalistes de canal+ et une autre équipe française nous emballe et nous éclaire sur la course du surlendemain !

Il est 22 h ce samedi et après un petit resto dans le vieux stockholm nous nous couchons confiants, contents et excités ! Nous avons rendez-vous à 11 h demain matin et la météo capricieuse attendue semble se confirmer.

Malgré cela nous tombons rapidement, bercés au fil de l’eau, blottis sous une couette moelleuse … il commence à pleuvoir doucement

 Nous quitons notre Péniche hôtel sous des seaux d’eau ce dimanche matin vers 11h et nous filons rejoindre le Ferry qui nous mènera sur l’île de Sandhamn , lieu de départ de la course ÖTILLÖ.

Tout le monde est là : les différentes équipes internationales , les journalistes français et anglais et les familles accompagnatrices. Soso et moi nous installons confortablement et nous rentrons tout doucement dans un climat de tension, de doute et de pression .

Nous réalisons vraiment la chance d’être là : nous remplaçons une équipe mixte qui s’est qualifiée 2 mois plus tôt en Suisse et qui a fini première ; la jeune femme de l’équipe s’est blessée et ils ont dû déclarer forfait . L’organisation nous fait confiance car elle espère 100 finishers cette année et les 120 équipes inscrites ne plaisantent pas ! D’ailleurs cela se voit sur le bateau…

En effet , les athlètes semblent bien plus jeunes que sur le format Ironman , une moyenne d’âge de 30 ans environ et de nombreuses équipes semblent sponsorisées par de grandes marques . Je crois que nous avons à faire à la crème de la crème des Swimrunners ! Cela se vérifiera lors du briefing dans la soirée et l’annonce par les organisateurs des équipes ou sportifs talentueux et récompensés sur diverses courses notamment des ultra trails et autres distances extrêmes !

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Après 3 heures de ferry et de paysages magnifiques , nous débarquons sur l’île de Sandhamn . Les 2 organisateurs de la course Mats et Michael accueillent une par une les équipes en leur serrant la main. On nous dirige déjà vers les points de contrôle où nous émargeons, retirons les chasubles/dossards, puces de chrono, clés de l’hôtel et autres effets offerts ( chaussettes , lunettes …).

Rudy de canal+ nous a équipés de micros en arrivant sur l’île et nous faisons semblant de « rien  » avec Soso ! Ce n’est pas facile en fait car la barrière de la langue est bien là ( je fais souvent répéter avec mon faible niveau d’anglais ) et la caméra qui n’est jamais bien loin nous ne facilite pas les choses …WHOUAH ! Je crois que nous sommes tendus et pour ma part j’ai dû mal à oublier que nous sommes filmés.

Plein de « premières fois » sont réunies en même temps au même endroit : Voyage à l’étranger, course d’équipe ( en couple ), course de Swimrun , championnat du monde , au coeur d’un reportage télévisé ( intérieur sport ) et Cette fatigue accumulée pour nous deux après Les angles et Embrun .

Soso est bien enrhumée et bien plus fragilisée que moi par ses douleurs et ma pression ! Oui ma pression !!! Je ne suis pas tendre avec elle : « faut tout donner », « ça passe ou ça casse », « faudra courir vite sur les rochers » etc. Notre niveau un peu différent rend la projection de la course encore plus dure sûrement et enchaîner cette dernière après 3 semaines seulement de l’Embrunman , c’est tout simplement et …résilienment beau *. Bravo pour ton courage et cette nouvelle qualité qui émane de toi : la témérité .

Les peurs peuvent un jour disparaître et se transformer en combats généreux et altruistes Comme j’aime souvent à penser tu n’es pas seule , tu peux aller chercher ton étoile , cette quête ou ce pourquoi nous faisons tout cela ! Et il faudra bien combattre car la météo ne nous épargne rien : le vent s’est levé , la pluie est arrivée et j’ai du mal à croire au soleil du lendemain ( prévision de l’organisation )…

Après quelques mots en français avec Mats , nous partons courir jusqu’à la plage et reconnaissons notre première transition trail ( 1200m) / nage(1800m).

Nous courons dans les ruelles de Sandhamn, cap au sud de l’île … j’ai le souffle court et les bronches encombrées … j’essaie de ne pas trop inquiéter Cyrille et le suis comme je peux jusqu’à la plage … je sue sous mon coupe-vent et je sens déjà qu’il faudra gérer mon allure si je ne veux pas m’étouffer demain!

 Le doute se renforce quant à la possibilité d’aller chercher une performance voire d’être tout justes finishers ! Il fait gris , l’eau est froide et le vent se renforce. Je crois que nous avons déjà froid …Quelques photos et nous filons à la très bonne pasta party .

Cela nous réchauffe le coeur et les quelques mots échangés avec notre belle équipe de journalistes sportifs : Fabien , Marc et Rudy ( planning du lendemain , heure du réveil ) nous donnent ce supplément d’âme : cette toute nouvelle force intérieure qui va nous pousser un peu plus loin *. Il est 21 h , il fait nuit noire et nous regagnons notre belle chambre individuelle cossue et accueillante . Ça sent le bois et entre le lit king size et la douche à l’italienne , Soso et moi apprécions vraiment ce nid suédois où rien ne manque ! Dailleurs à notre arrivée nous avons trinqué avec de l’eau  » qui pique  » comme avec du bon champagne et un avant goût de la bière des finishers :  » Tchin ^ Tchin^  » . Si vous saviez comme j’étais fatigué ; j’aurais voulu m’endormir de suite et me réveiller en pleine forme.

Mais j’ai attendu la sonnerie de ma montre toute la nuit et refait mille fois la course . …Heureusement Sonia a pu dormir 3 heures ; « Elle a dormi pour nous deux « : c’est ce que je me dis !!

3h15 ce premier lundi de septembre 2015 , je vais ouvrir la porte de la chambre car nous attendons Marc de canal + qui doit nous réveiller . Whouah ! Il est déjà là , caméra au poing …

De sa lumière ( torche puissante fixée à la caméra ) , je suis surpris mais heureux ! Heureux de partager ce moment , ces moments de partage car nous savons avec Soso que bientôt naîtra un documentaire sur Ötillö et que nous sommes avec les 6 autres équipes françaises des acteurs chanceux voire honorés !

Marc nous filme comme prévu en train de déjeuner nos riz caramels et nos semoules chocolat . Le petit déjeuner de l’organisation est à 4h15 ; c’est bien trop tard pour nous et nous n’avons pas envie de vomir à la première nage ! C’est déjà du vécu et l’expérience a du bon parfois . Notre nouvel ami est discret et nous rigolons ensemble : il est en short de foot et sur son tee-shirt noir est inscrit : canal + running *. J’adore . Nous devenons complices malgré la tension qui monte ; Soso a hâte de vêtir sa tenue de combat et moi je tourne en rond entre les WC et mes affaires éparpillées partout sur le lit .

On oublie la caméra et le temps passe vite . Sonia oublie de mettre de la vaseline, et comme d’habitude je ne suis pas prêt à 5 minutes de quitter la chambre .

Je me dépêche … 5h10 , armés de nos tenues Swimrun Zerod , bonnets verts sur la tête : la mienne est trop grosse et ce bonnet de bain devient « étau ‘ , lunettes de natation sur le front et baskets encore sèches , nous sortons tous les 3 ( hé oui notre cameraman ne nous lâche pas) pour affronter les éléments !! Affronter est le bon mot car à notre grand désespoir le vent souffle toujours fort ( 60 km/h ) , une grande humidité demeure et le froid tant redouté est toujours là . À peine sortis que nous ressentons ces picotements : vous savez ce genre de sensation durant l’hiver pluvieux où tout vous transperce et vous transit de froid ! Rien ne peut vous réchauffer à part un vieux feu de cheminée ou l’entrée d’un autre hôtel où nous nous refugions . Beaucoup d’équipes sont là … Nous vivons bien le même moment et nous tremblons bien de la même façon . Dehors des équipes ont choisi de s’échauffer car …

Le départ est imminent . Il est prévu à 6h00 et il est 5h45 . Soso décide de sortir , pipi caca tant pis , on n’a plus le temps le départ est toujours imminent !!

J’ai cette bizarre impression de ne pas être prêt et surtout pas décidé à en découdre : le mauvais temps , la nuit toujours présente , le mauvais sommeil et la peur sont plus forts que la magie qui devrait régner …On se présente sur la ligne de départ derrière les prétendants à la victoire, on se mêle aux 238 braves et on essaye autant que faire se peut , de se réchauffer au près des autres femmes et hommes remplis d’amnegation , de résilience et de trouille . C’est humain et on n’y peut rien !

J’aperçois Fabien filmant l’attente des Biathletes et je souris . Un dernier  » Allez ça va le faire  » à mon amie, ma sœur, ma confidente, mon équipière, un regard parmi la troupe et sans savoir, sans calculer, sans vraiment entendre et sans voir, un  » PAN  » retentit et s’élève !!

Ne pas se mettre dans le rouge, ne pas perdre Soso et appréhender cette première nage en eaux libres … Ce sont mes premières pensées. Nous courons sans perdre haleine à travers ce hameau de maisons basses et taillées dans la pierre. Les rues sont étroites, le ciel est bas et ces premiers 1200 m  » roulants  » font place à cette première nage en eaux libres. Nous remontons au vent et le plus à droite possible sur la plage de sable afin de nous jeter à l’eau. En rentrant dans l’eau froide ( 15 degrés ) je sens mes baskets s’alourdir et mes pieds se saisir .  » Soso tu es prête ! Lunettes , pull boy , plaquettes ! C’est ok?! on y va !  » : voilà les mots que je répéterai 26 fois, avant chaque plongeon et chaque nage de l’extrême …

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Extrême comme une hypothermie de 10 h sur 12h45 de course ! Sonia a froid au bout de 200 m et ses mouvements de bras sont désordonnés et raides à la fois ! Moi je suis déjà gelé aussi et l’eau qui a pénétré dans la combinaison un peu grande semble rentrer dans mes os également !! Un hélicoptère tourne au dessus de nous et des équipes ont fait le même choix de route. Des bateaux de sécurité sont là car la défaillance physique n’est jamais bien loin dans ces courses dites  » Ultra « . Le mélange d’eau agitée ( houle de 80 cm ), froideur, courant, course contre la montre ( 5 barrières temps imposées ) et de transitions hasardeuses,  » rocailleuses « , glissantes, pressantes voire blessantes, ajoute une dimension supplémentaire ! Tout comme ce supplément d’âme qui nous est offert par l’équipe de tournage canal+ . Ou cette pression aussi que nous avons choisi avec Soso ! Il faudra aller au bout . On n’a pas le droit d’abandonner …  » Que fais tu Sonia ? T’avances pas ! P&$#@* j’ai froid !   »

Qu’est-ce que je fais ? … je ne le sais même pas … l’impression de ne plus sentir mes membres dès la mise à l’eau … mes bras s’agitent, brassent de l’eau et de l’air, les vagues me balottent et heurtent mes plaquettes, je n’arrive pas à appuyer ni ramener mes bras … effroyable sensation de ne plus savoir nager !!! Et désespoir total de voir Cyrille s’éloigner à chaque fois que je relève la tête! Il semble si puissant et moi embourbée … il s’arrête tous les 100m pour m’attendre ;  je suis à ce moment là totalement incapable de rester ne serai-ce que dans ses pieds!

Je crie intérieurement ma rage et mon désespoir … je les entends dans ses réprimandes et ses regards … mais mes bras sont comme des pantins désarticulés, et je devrai composer avec!

 « Dépêche toi et nages ou cours!!!  » je crie pendant 50 minutes de traversées, voire les premières 5 heures de course. Ma pression ne redescend pas tout comme mon hypothermie : je claque des dents tout le temps , mes genoux s’entrechoquent et ma mâchoire me fait mal ! C’est la première fois que j’ai froid aux dents et je veux nager vite et je veux courir vite !! De colère j’ entraîne sans compter ni entendre ses remarques: » Cyrille !! vas moins vite ! Je vais tomber ! Ça glisse je vais me faire mal … » J’ai attaché mon équipière à l’aide d’une corde élastique pour former un binôme inséparable ( c’était prévu ) sauf qu’à ce moment là et vu notre perte de temps à la nage , je m’isole dans mes états d’âme un peu sombres et fonce tête baissée ! Sonia qui d’habitude nage devant moi , a perdu tous ses moyens dans l’eau et a ce double sentiment de frustration  » c’est pas possible de nager comme ça  » et de hargne  » je ne lâcherai rien  » .

4-5

Cette première et plus longue traversée aura duré une éternité … et aura donné le ton : la nage sera guerrière et glaciale! De retour sur terre il faut retrouver ses esprits et rassembler ses forces, oublier les jambes qui tremblent encore de froid et galoper sur les galets. Car je n’ai pas le droit d’être défaillante là aussi! Je ne peux que comprendre mon partenaire, car je me dis déjà tout ce qu’il peut me crier … et plus encore!!!

 Je m’en veux à mort, mais je sais que je ne lâcherai pas, même si je dois souffrir ainsi sur toutes les nages ; au moins je cours, alors il n’est pas question de m’apitoyer sur mon sort! Je m’encorde à Cyrille et m’apprête à courir comme jamais …encore que courir n’est pas le terme le plus approprié ; nous avons survolé ces premières îles, escaladant les rochers, sautant de caillou en caillou, dévalant les pentes moussues et cavalant dans les sentiers. Je n’ai rien eu le temps de calculer ni d’anticiper, mon horizon se limitait aux pieds de Cyrille 3mètres devant moi!

 Je vois encore les scènes ( 5 heures durant ) où Sonia se fait hurler dessus , pleurant presque et se faisant tirer à terre sans pouvoir gérer quoi que ce soit…

OUI je sais … je suis bête et sans scrupules parfois ! Or c’est une belle course aujourd’hui et une course d’équipe de surcroît ♡ ! Je n’ai pas droit de lui faire subir cela . Il me faudra bien 6 heures pour que mon feu intérieur cesse et que cette pression de la compétition s’apaise vraiment.

Quelle amnegation quelle résilience et quelle acceptation de la part de Sonia ! Je crois que mille personnes auraient baissé les bras ou m’auraient insulté … Ötillö est une réelle épreuve à deux et pour ceux qui sont unis dans la vie une autre façon de savoir qui nous sommes l’un pour l’autre! Unis, nous le sommes ce matin et traversant ces îles surprenantes, le dossard 219 progresse véritablement et sans faire semblant !

Fabien nous surprend à l’orée d’un bois. Il court avec nous 2kms durant, caméra en main . Nous sommes contents de le voir et de partager quelques pas pressés dans la tourbe et les monotraces humides et instables.

Je suis moins bête en sa compagnie et Soso doit apprécier ce moment ,).

Chemin faisant j’apprivoise mon handicap du jour, j’essaie de m’appliquer ; la température devenant plus clémente je me requinque et continue heureusement de bien courir.

Mais le spectre des longues natations me hante, et j’appréhende particulièrement les 1400 et 970 qui s’enchaîneront à la mi-course … malgré cela il faut rester concentré et déterminé ; le plan de course sur mes plaquettes me permet de ne pas perdre le fil et nous aide à planifier notre effort!

6-7-8

 Les ravitos et les transitions s’enchaînent ; désormais nous sommes bien rodés et nous ne perdons plus trop de temps …

Le pull boy est attaché à notre cuisse sur l’extérieur par 3 élastiques ( 2 à la cuisse et un autre à la sangle pour Sonia et à la corde pour moi ), le bonnet et les lunettes sont toujours sur la tête, les plaquettes ne quittent pas les mains tantôt pile tantôt face, la combinaison de triathlon coupée au dessus du genou s’oublie, tout comme les baskets hoka qui font leur travail d’accroche sur les sols glissants et d’amorti pour nos corps meurtris. Aux douze coups de midi nous avons 1 heure d’avance et Rudy omniprésent sur les ravitaillements continue son beau travail de capture d’images et de soutien ! Il sourit et  le voir kilomètres après kilomètres me donne une force ou plutôt un oubli éphémère mais vital de la douleur venant. A mi-course mes genoux commencent à me « chatouiller » (inflammation interne : rappel de l’Altriman 2 mois avant), les lombaires et les mollets sont durs et un nurofen 400 est bienvenu à l’heure du déjeuner!

Saucisses chaudes et pain suédois réchauffent l’estomac et le coeur! » Comme çà fait du bien!!. Nous faisons le plein à chaque « Energy time » et entre les barres chocolatées, les boissons isotoniques et les bonbons, ces pauses sont géniales et salutaires !

9-10

Le tant redouté  » semi marathon  » au 50 ème km arrive ; les îles deviennent encore plus belles avec un soleil plus bas. Ce soleil qui a remplacé la grisaille du matin grâce au vent du nord. Cet air intarissable nous transperce, nous fait trébucher çà et là, transforme la mer Baltique en champ d’écume, rend difficile les ascensions et les descentes terrestres, les mises et sorties de l’eau, nous repousse dans nos limites physiques et mentales .

17-18-19

Mais en ce début d’après midi, il brille de mille feux, illumine ces terres scandinaves sauvages et intactes. L’homme n’a pas sa place ici et quand une ferme isolée apparaît avec ses moutons noirs ou blancs, j’hallucine… Des autochtones, peut-etre des descendants de viking, nous attendent au bout d’une clairière.

Vivent- ils ici ? Je ne sais pas mais quand j’entends notre nom d’équipe en français :

 » 219 équipe française  » Partage et Résilience « , mon coeur se serre et mes larmes ne sont pas loin … Un ravito improvisé ou pas, nous rapproche et après quelques mots échangés  » Vous faites du bon travail  » : entendez par là  » vous courez bien , continuez !!  » , Sonia et moi repartons à l’assaut du Swimrun … à l’assaut car en repartant un monsieur entonne l’air de la Marseillaise !  » Whouah ! Tu entends Soso « . Une larme coule et ma gorge est nouée . Je n’oublierai pas .

Puis les nages redoutées s’enchaînent avec difficulté, peine et fatigue. Mais Soso a repris du poil de la bête et elle ne me quittera plus ; je veux dire que je ne l’attendrai plus dans l’eau et malgré nos corps gelés, nous progresserons régulièrement et crânement .

11

 

La « Pig swim », point d’orgue natatoire de la course, sera finalement ma rédemption :

Cyrille me chargera de partir devant, cap sur un delta à l’extrémité nord de l’île distante d’1,5km … je me jette seule et retrouve enfin des sensations, libérée et confiante car je sais mon partenaire juste derrière moi, et pour la première fois de la journée je me sens glisser!! Les vagues, le vent et le froid sont toujours là, et au milieu de cette traversée j’entendrai un sifflet de détresse … nous sommes alors 3 ou 4 équipes à l’eau, mais les jets skis de sécurité sont bien présents et je ne m’inquiète donc pas! Je reste concentrée sur mon effort, et mes pensées vont alors vers Jean-Marie, ce triathlète handisport que nous croisons régulièrement sur Ironman : Jean-Marie n’a qu’un bras, lui … alors moi qui en ai 2 je n’ai pas le droit de me laisser aller !!!! Et au milieu de ces creux de 1m, les larmes aux yeux je rassemble mes forces, tire et pousse comme jamais sur mes plaquettes, malgré une vilaine douleur au poignet qui s’installe depuis quelques heures déjà …

12-13

 

Avant l’ultime longue traversée aquatique, un bac attend les équipes qui ont décidé d’abandonner. On en verra du coin de l’oeil, mais on sait avec ma partenaire particulière qu’on ira jusqu’au bout … jusqu’au bout de nous, jusqu’au bout de vous et de ceux qui croient en nous ! Vous êtes plusieurs à être connectés sur le site ÖTILLÖ . Vous nous suivez en direct live grâce à nos puce et balise dans mon chasuble . Une belle charge ♡.

On ne compte plus les îles enjambées car la grande île arrive ( 20 kms ) et on nous clame 1h15 d’avance . Ce sera notre dernier pointage connu . Marc le dernier des 3 reporters a fait son apparition je ne sais plus à quel moment ni à quel endroit exactement mais je me souviens de ces 2 endroits isolés, perdus , au milieu de nulle part : d’abord au début du seul lac à nager où les herbes hautes nous ont caressé le corps entier durant 300 m .

Ce n’est pas très agréable comme sensation et les plaquettes se sont vite transformées en pelle à salade ! Puis il y a cet endroit … tu nous attendais sur un ponton en bois : la traversée à la nage était courte, 100 m je crois, l’île que nous foulions avait été belle et ludique et voir  » Marcus  » seul , loin du monde civilisé nous a comblé de joie ! Nous sommes descendus du ponton par une échelle rouillée et après 30 m je me suis retourné pour saluer et remercier notre bref compagnon de route !

Je m’arrête quelques secondes afin de vous reformuler toute notre sympathie et notre amitié : Fabien , Marc et Rudy MERCI vous avez été au top et bien plus encore . Nous avons donné le meilleur de nous même …

14-15

Durant ces 20 kms Soso a fière allure ! Sa combinaison est pour la première fois défaite et nouée à la taille. Elle galope à 10 km/h sur ce début de chemin en sous bois et à travers prés. Moi j’ai toujours froid et j’accuse le coup ! J’ai du mal à avancer, mes jambes sont défoncées. Soso me dit :  » si tu veux je te tire … » Depuis quelques heures déjà , on court ensemble côte à côte sans la corde . Et je crois que cette phrase a piqué mon orgueil de garçon . Tant mieux pour notre équipe car je ne me donne pas le droit de me plaindre et mon mental doit faire place à la lassitude physique . J’ai encore 2 jambes , 2 bras et Sonia semble bien ! Ne perdons pas de temps , avançons sans corde et au rythme de mon équipière. Et puis on peut toujours penser au pire … à ces moments là ! Ce  » pire  » qui m’anime, qu’on n’oublie pas …

L’avant dernier ravito arrive après nagé 300 m et couru 12 kms sans arrêt. Nous sommes au 65 ème kilomètre et c’est aussi le dernier pointage ! Nous sommes dans les délais mais nous ne savons pas alors l’avance ?!( vu après course 40 ‘ seulement ).

Rudy ou Fabien sont encore présents, je ne m’en souviens plus qui des deux, mais je sais qu’il y a du coca et ce morceau de route : 7 kms environ de bitume valloné qui vont nous transporter et nous transcender.

Örnö est l’île du semi-marathon, depuis le début « notre » île car nous savions comment l’appréhender et l’affronter à ce moment là de la course … comme un second tour sur Embrun ou l’Altriman* … et ce coca, le premier sur Ötillö, fut notre madeleine de Proust ; j’en boirai 3 d’un coup!!

 Je ne sais pas pourquoi ni comment mais nous avons couru comme des enfants.

Avec Soso on le sait, le trail n’est pas notre tasse de thé et nous avons bien été servis à ce niveau là. On nous avait dit que c’était plat et relativement carrossable. Aujourd’hui je peux vous parler des quelques 1800 mètres de dénivelé positif ( montre garmin ) ainsi que des nombreux obstacles et pièges tout au long du chemin : galets ronds et glissants, algues et herbes hautes, troncs d’arbres à sauter ou à contourner, trous et racines, rochers à escalader et à désescalader, tourbe mouvante, devers longs et périlleux, branches à hauteur de tête … Tout un espace de jeu dans les bois, les marais, les regs, les rivages, les clairières, pistes sauvages et routes .

Alors nous avons soufflé et bu sur ce ravitaillement  » béni des dieux  » pour pouvoir repartir les pieds hauts et la tête dans les étoiles.

À part un incident ou une détresse totale, nous savons qu’il nous reste 14 bornes : 5 ou 6 nages totalisant 1 km et donc 5 ou 6 îles à fouler ! Et puis courir sur le goudron nous aimons ça : d’ailleurs j’ai l’impression d’être sur une fin d’Ironman où s’installe l’image de l’écurie et de son beau tapis bleu azur.

Depuis notre arrivée sur Örnö nous avons dépassé plusieurs équipes épuisées, et malgré nos genoux qui nous crient qu’ils arrivent à la limite du kilométrage autorisé, nous continuons sans faiblir. Chacun se nourissant de la force de l’autre, à l’écoute des fluctuations de rythme nous nous réajustons en permanence, et sur cette fin de course nos corps et nos esprits sont à l’unisson. Remontés à bloc par le coca et la présence de Fabien à ce 8ème et avant dernier ravitaillement devant une improbable église, nous entamons la dernière portion de la course : « Lensway Final 15 » …

Plusieurs teams sont doublées, et ce slogan estampillant cette ultime partie de la course résonne alors comme une évidence entre nous :  » Là où les forts deviennent plus forts et les faibles deviennent plus faibles  » … 7 équipes seront reprises et nous gagnerons 35 minutes!

Grisante sensation de force intérieure malgré nos maux de plus en plus présents et pressants, nous avons hâte de retrouver les eaux froides pour les apaiser! Il est déjà temps de remonter nos combinaisons ; nous nous remettons en tenue de combat tour à tour en courant : il ne faut rien faire tomber et ne rien oublier pour la prochaine transition! Nous avons chaud pour la première fois de la journée et je lance à Cyrille «  je n’aurai jamais cru te le dire il y a quelques heures, mais qu’est-ce que çà va être bon de se jeter à l’eau! » Et nous rions !!!!

 Et comme des enfants qui s’égarent à un croisement et qui sont rappelés par la gentille équipe américaine :  » HÉ Stop !! This way …this way « . Ou encore qui replongent et qui sprintent dans les eaux froides entre ces dernières îles ou îlots d’une centaine de mètres . Ces derniers  » crapahutages  » terrestres qui ressemblent désormais à un jeu de piste où des pirates partiraient à l’assaut d’un trésor perdu. OUI !! nous approchons du but , nous le savons … Et quand sur le dernier rivage de l’île finish UTÖ nous apercevons Fabien et sa caméra, 2 ou 3 spectateurs et bénévoles, je ne peux m’empêcher de lever les plaquettes en l’air. J’applaudis d’ailleurs et les douleurs corporelles s’envolent.

C’est la magie du cerveau et de notre projection étoilée. La souffrance est devenue plaisir, les Hommes autour sont complices, la nature nous envahit et nous faisons qu’un avec elle, nos coeurs battent à l’unisson avec Soso ! Fabien capte ce moment de grâce où nous sortons de la mer pour la dernière fois. Un suédois de grande taille nous hèle avec vigueur et reconnaissance :  » Just 3 kms ! Just 3 kms ! « . Je viens spontanément à sa rencontre et le remercie en lui serrant la main. Un chemin s’ouvre devant nous, une piste sans piège qui déroule.

Nos corps ne sont plus, nous courons simplement, légèrement, incroyablement … je me retourne et j’ai l’impression irréelle que Fabien a du mal à nous suivre sa lourde caméra à l’épaule!

 « Fabien tu veux la corde, on te prend la caméra !!  » : Notre reporter sans frontières a choisi de nous suivre jusqu’au bout, éreinté lui aussi par cette longue journée.

Il a tout donné afin de faire ce qu’il aime : essayer de retranscrire en images, de prolonger ces instants précieux, de rendre éternelles et de sublimer ces « secondes » de vie, de paix et de plénitude!

Sur ce chemin enfin plus rien ne peut nous arriver,  plus rien ne peut nous empêcher d’aller ensemble triompher! Je me sens voler à tes côtés et je suis fière, si fière d’avoir mérité ta confiance, de t’avoir donné l’envie et peut être devenir ta fierté au sortir de cette épreuve, de toutes ces epreuves que nous avons choisi d’affronter! Une odyssée à l’unisson qui nous aura unis et grandis, 12h45 gravées à jamais … Merci à Toi qui me devine, me comprends, m’accepte, m’aime et m’anime comme nul autre … sur ce chemin enfin, hors du temps, main dans la main, si tu savais comme j’etais FIERE et HEUREUSE!!!

Une première maison colorée apparaît puis une deuxième …  » serai-ce le village d’arrivée? Déjà …3 kms ?? » .Comme je suis rempli de joie!

La distance a disparu, la notion de temps a disparu, les maux sont plus.

Un long escalier de bois sur notre gauche nous invite à tourner, des gens en haut nous applaudissent, j’ai tendu la main droite à Sonia.

Il m’a fallu oser … : partager sans gêner, inviter sans forcer, s’unir comme jamais, la remercier et l’accepter. Accepter que seul je n’aurai pas fait mieux, que c’est ma plus dure épreuve, que ma légende personnelle se conjugue à deux, pour le pire comme le meilleur. Et puisque nous n’étions pas seuls sur cette ligne d’arrivée, je serre ma partenaire, je lâche quelques larmes et tout le poids de mon corps sur ses épaules.

Ô Partage et Résilience si vous saviez comme j’ai besoin de vous *. MERCI

Finish Line
Finish Line

Cyrille & Sonia

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